J9, le 26 janvier 2012 – 10h, Gazelle
Ah, la douceur du réveil sans
réveil…
Transit prévu de 4h ce jour,
alors nous nous offrons le luxe d’une grasse-matinée, avec le soleil de
surcroît qui vient chatouiller nos paupières closes. Des aurores australes étaient
annoncées cette nuit, mais j’ai eu beau lutter hier soir, il a bien fallu
rendre les armes à 23h passé, le sommeil a remporté la partie après ce long
transit d’hier cumulé à la fatigue des jours précédents. Tant pis, les plus
belles choses doivent savoir se faire désirer, il me reste encore dix mois pour
enfin croiser le chemin de lumière de ce phénomène qui me fascine depuis le
lycée.
Salut le pacha !
Pendant que mes collègues
continuent de scier du bois sous la tente, je pars vers la plage pour faire la
vaisselle de la veille. Les goélands m’accueillent sur la petite langue de
sable noir avec des cris mécontents ; tandis que j’astique la casserole,
un cormoran aux yeux bleus se pose à quelques mètres à peine de moi et débute
sa toilette matinale au milieu des laminaires. Splendide, il me semble alors
être seule au monde et pouvoir contempler une nature intacte, insensible à la
présence de l’homme.
Une fois la vaisselle achevée,
profitant de l’absence de vent, je décide d’installer le petit-déjeuner dehors,
dans l’herbe. « Petit-déjeuner au lit, les gars ! ». S’extirpant
enfin de leurs sacs de couchage douillets, Nath et Lahcen me rejoignent.
Allongés dans l’acaena, nous faisons durer le plaisir plus d’une heure tandis
que toute la nature s’excite au fur et à mesure que le soleil avance vers le
zénith. Aucun vent, une mer d’huile, sur laquelle sautent des poissons se
laissant aller à vouloir jouer aux filles de l’air. De l’autre côté de ce
miroir, des sternes plongent droit vers l’eau glacée. En cet instant, la surface
calme de la baie semble s’être changée en une fine interface immatérielle
séparent deux mondes qui ne demandent qu’à être réunis.
14h – Sommet du Mont du Camp de César, 417m
Difficile d’exprimer en mots le
spectacle qui s’offre actuellement sous nos yeux.
Appareil photo pout Nath ...
... ou jumelles pour moi...
... pour une vue à couper le souffle !
Profitant du court transit entre
Gazelle et St Malo, nous avons décidé ce matin de nous offrir une petite
ascension du petit sommet dominant l’ensemble de la région, l'étrangement nommé Camp de César (je crois que c'est à cause d'une autre montagne non loin qui s'appelle Alésia).
2h de
grimpette hasardeuse entre les pierriers piégeux, les bancs de mousse glissante
et les murs rocheux nous fermant subitement la voie, nécessitant parfois d’être
escaladés à défaut de pouvoir les contourner (grimper avec un sac de 20kg sur
le dos, c’est un petit peu périlleux par moments).
Parvenus au premier tiers, un
joli plateau nous accueille, sa surface noire de graviers transpercée par des
plaques de roche jaune-souffre surprenante, empilées obliquement à travers le
sol. Le temps de reprendre notre souffle, nous longeons le plateau jusqu’à son
extrémité nord d’où l’on peut dominer l’ensemble du havre du Beau Temps, la
plage que nous avons traversés quelques dizaines de minutes plus tôt, et
au-delà, l’océan indien.
L'anse la plus lointaine à droite, c'est en son creux que se niche Port Couvreux
En baissant les yeux pour suivre dans une chute
vertigineuse la paroi verticale, notre regard atterrit en douceur sur un tapis
d’acaena, où l’on découvre avec surprise un troupeau de treize rennes. Nous
avions remarqué leurs traces sur la plage un peu plus tôt, mais nous êtions
loin d’imaginer pouvoir les observer ainsi. Totalement inconscients de notre
présence à 130 m au-dessus d’eux, nous avons ainsi tout le luxe de les
photographier ou de les détailler à la jumelle. Quelques mètres sous moi, un
fuligineux passe en planant sans bruit. Ainsi perchés, nous observons enfin la
nature sans interférer le moins du monde sur elle.
Chassés par le froid et le vent,
nous reprenons finalement notre ascension, tandis que les rennes continuent
leur lente progression vers l’est, d’où s’échappent, du fin fond d’une immense
souille, des cris d’éléphants de mer.
Deuxième partie de l’ascension,
les cuisses chauffent de plus en plus. Je ne le verrai pas, mais un Skua va
stationner plusieurs minutes à quelque dizaines de centimètres au-dessus de ma
tête. Pendant que je suis concentrée sur mes prises pour ne pas tomber, lui
attend patiemment de voir si je vais finalement me décider à tomber au pied de
la montagne, lui offrant un déjeuner providentiel. Voyant que je suis
apparemment bien accrochée à la vie, il va finalement abandonner son vol
stationnaire et repartir chasser des proies un peu plus à sa taille. Voilà un
drôle de compagnon pour une partie de grimpette pas commune, au milieu de
roches formant des éboulis aux multiples couleurs ! (noir, rouge, jaune,
violet, marron, bleu, le tout parsemé de cristaux blancs voire translucides –
quelle richesse géologique qui me donne envie de me replonger dans mes cours de
collège)
Le Skua Famé
Finalement, après 1h45, nous
parvenons au cairn marquant le sommet.
En fait de pic, c’est un immense plateau d’une roche grise parsemée de lichen
et sculptée en coussins irréguliers, lent travail accompli par le vent et
probablement entamé par la dernière ère de glaciation. De là, nous profitons
d’une vue imprenable sur l’ensemble du Havre du Beau Temps, la petite baie de
Port Couvreux où seule la cabane reste cachée derrière l’anse des gorfous
sauteurs, et l’on peut même suivre le line du PopChat dans son ensemble jusqu’à
la baie Irlandaise. La calotte Cook a revêtu pudiquement son manteau de nuages,
mais le Ross en revanche est sublime, visible du pied jusqu’à la plus haute de
ses pointes, quelques nuages jouant à saute-moutons autour de ses cimes
enneigées. C’est la première, et peut-être unique fois, que je le vois ainsi
dans son ensemble. Devant lui, au sud-ouest, on peut admirer la Grande Terre
avec son enchaînement de pics, de lacs, de vallées. Au sud-est, le golfe du
Morbihan et son canevas d’île, avec en toile de fond, barrière infranchissable
le protégeant des cinquantième hurlants, la péninsule Jeanne d’Arc. En se
tournant vers le nord, l’océan Indien s’offre à nous ; loin loin au-delà
de l’horizon émergent de l’eau les îles de St Paul et Amsterdam, où vivent
d’autres hivernants, comme nous (sous un climat un poil plus clément J). A l’est, les
dernières montagnes, parmi lesquelles je reconnais le Crozier (950m, que je
rêve d’avaler à coup de chaussures) et ses voisines les Deux Mamelles, aux
pieds de qui se trouvent le Val Studer où j’ai fait un rapide passage il y a
quelques jours. Et derrière, la Péninsule Courbet, cet immense plateau d’eau,
de roche et d’acaena, et sur sa côte sud, cette petite implantation de vie
humaine, Port Aux Français. Où nous rentrons, demain.
Plateau rocheux et Mont Ross à l'horizon
20h – Port Raymond, au fond de l’anse St Malo
Mes pieds crient grâce, mais le
reste du corps (et surtout la tête) savoure encore le bonheur que m’ont offert
les quelques jours qui viennent de s’écouler. Finalement, notre
« petit » transit de 4h s’est transformé en grosse randonnée de plus
de 6h, dont la cerise sur le gateau a été ce fantastique détour par le camp de
César. La vue depuis le sommet nous laisse encore tout songeurs. Il y a peu
d’endroits ici (et nous aurons encore moins d’occasion de les visiter) qui puisse nous
offrir une telle vue sur une bonne partie de l’archipel. Seul le vent était
ainsi capable de nous arracher à cette contemplation émerveillée, car si
l’ascension a débuté au bord de la plage, en manche courte, elle s’est conclue
en polaire triple épaisseur, veste Gore Tex, gants et bonnets.
Médecine de l'extrême
Nous avons donc entamé notre
longue redescente vers 14h30, visant un point encore invisible, masqué derrière
l’enchaînement de cols et de vallées : l’anse St Malo. Comme à l’habitude,
je me fais rapidement distancer par Nath et Lahcen. Ainsi, la majeure partie du
transit, je la passe toujours seule avec mes pensées, les yeux rivés sur le sol
pour ne pas condamner prématurément mes chevilles à un repos douloureux suite à
un faux-pas malheureux sur les cailloux qui ne demandent qu’à se faire la
belle. Pendant ce temps, mon esprit vagabonde, papillonnant d’une idée à
l’autre. Lorsque, parfois, le terrain se fait un peu plus accueillant, je peux
alors risquer de lever un peu les yeux, et l’immense beauté des reliefs et lacs
du plateau central me donnent alors une bonne claque dans le dos, juste ce
qu’il faut pour avoir envie de marcher encore pendant des jours et des jours.
Parmi les bons moments que nous avons vécus aujourd’hui, je retiendrais entre
autre celui où Lahcen a découvert sous un rocher un nid de canards d’Eaton
(espèce endémique), avec cinq œufs encore tout chauds.

Jolie et judicieuse diversion…
L'anse St Malo depuis le col...
17h15, nous atteignons pour de bon le niveau de la mer
Port Raymond n'est plus qu'à quelques (interminables) pas
Enfin à 17h30, pile pour la VAC,
nous arrivons à la cabane TAAF de Port
Raymond. Mon dos hurle de joie lorsque je le déleste enfin du sac à dos. La
cabane porte le nom d’un bosco décédé il y a quelques années d’une
péritonite ; une île a également été bapitsée Guillou en son honneur, et
un rocher à fleur d’eau, le « Rocher du Bosco ». Chaque lieu de cet
archipel est chargé de significations, d’histoire et de souvenirs.
Quelques manchots royaux nous
accueillent sur la langue de sable qui chatouille l’anse St Malo, tandis qu’un
vol de sternes salue le retour du soleil pour conclure cette journée.
Et voilà qui met un point final,
en beauté, à ces dix jours de manip’. Demain, le chaland passera nous prendre
vers 13h30. Toutes les bonnes choses ont une fin ; c’est aussi pour cela
qu’elles restent si merveilleuses…
Merci PopChat 62, et merci POC.
Merci Véronique pour toutes ces belles envolées et ce rêve que tu nous fais partager presque en live
RépondreSupprimerBises