Mercredi 05
décembre – 18h30
Assise sur une chaise haute devant la fenêtre de la Cantina
(la salle commune de la résidence CNES-Météo), mon regard se porte au loin vers
la passe royale. En cet avant-dernier jour de mon aventure à Kerguelen, nous ne
sommes plus qu’à quelques heures de l’arrivée de l’Osiris dans nos eaux – mais
depuis l’après-midi déjà je contemple plus que de raison l’horizon, guettant
nerveusement la portion d’océan qui se détache entre Pointe Suzanne et
Ronarc’h. Pas que je sois impatiente de partir, juste hâte d’en finir avec
cette période difficile. Sébastien tend soudain le doigt vers la fenêtre :
une masse noire est apparue dans la passe royale, l’Osiris pénètre dans le
golfe du Morbihan. Quelques minutes après nous voilà tous réunis à TiKer pour
mon dernier dîner à Kerguelen. A peine le temps d’avaler quelques bouchées de
purée et nous nous éparpillons tous : l’Osiris n’est plus qu’à quelques
minutes de son point de mouillage, il est temps de se préparer. Se préparer à
charger une première partie du matériel à bord (à commencer par la dépêche
postale partante), et surtout se préparer à accueillir nos nouveaux arrivants.
Mercredi 06
décembre – 01h00
Mon regard tente de sonder l’obscurité d’encre qui occupe le
court trajet menant de TiKer à SAMUKER. J’ai fait tellement de fois ce parcours
de jour comme de nuit que même sans la moindre lumière je sais précisément où
se trouve chaque rocher à éviter, les zones de gros cailloux traîtres pour les
chevilles et la grande mare perpétuelle qui envahit une bonne partie de
l’espace devant les marches du perron. Pourtant, je pose sur les choses qui
m’entourent un regard étonné. Tout me semble différent, changé. Que s’est-il
passé depuis que l’Osiris est arrivé, depuis qu’une partie des nouveaux
arrivants ont débarqué ? Une nouvelle atmosphère se serait-elle échappée
des soutes du navire pour venir modifier l’apparence de ce qui m’entoure ?
Non, rien n’a changé – c’est donc que ça doit être moi qui
ai changé. Et en effet, voilà quatre heures maintenant que nous avons accueilli
Pierre-Emmanuel et Béatrice, nos remplaçants. Aussitôt le marathon d’une
passation de trois semaines résumées en quelques heures à commencer :
visite de SAMUKER, présentation des dossiers médicaux, démonstration des
premiers appareils, explication sur le contexte particulier de la vie et de
l’exercice en milieu isolé, etc…
La nouvelle équipe SAMUKER - Pierre-Emmanuel et Béatrice
Et au fur et à mesure que je dévoile à
Béatrice les pièces et décors qui ont constitué mon quotidien depuis douze
mois, je sens quelque chose bouger en moi. Petit à petit, la charge qui
était la mienne ici, mon lien avec SAMUKER, se distend, s’effiloche pour
finalement, alors que je remets à la nouvelle Bibette son bip qui a
continuellement déformé la poche de mon pantalon, ces liens ancrés en moi depuis tant de temps qu'ils avaient fini par me convaincre de faire partie de moi, ces liens se rompent définitivement. Ça
y est, je ne suis plus la Bibette. Je ne suis plus "que" Véronique, bientôt en
transit vers la Réunion, puis vers la maison. Retour au bercail – il est temps
de reprendre son identité, abandonner celle d’empreint que l’on adopte en
arrivant comme on enfile un bleu de travail le matin et que l’on raccroche le
soir près de l’établi – sauf qu’ici la journée de travail aura duré une année.
Prenant peu à peu pleinement conscience de tout ce qui se
trame autour de nous, de tout ce que signifie cette effervescence, nostalgie et
émotion me saisissent à chaque regard posé sur un lieu, un ami ou une merveille
de la nature : est-ce la dernière fois ? Quand reverrais-je un bonbon
venu creuser son lit dans l’herbe rase devant SAMUKER ? Quand pourrais-je
de nouveau admirer un coucher de soleil plongeant derrière le mont Ross ?
Quand entendrais-je une fois de plus le chant strident de l’albatros
fuligineux ? Pourrais-je un jour partager de nouveau l’excitation du
travail sur les merveilles sauvages qui peuplent ce territoire ? Quand m’amuserais-je de nouveau en observant
les maladroits et mécontents gorfous sauteurs ? Quand m’étendrais-je à
nouveau dans la plaine verte de l’île Longue en observant la course effrénée
des moutons de nuages sur un ciel bleu profond ? Quand revivrais-je le
bonheur intense d’être ici, tout simplement ?
J’ai changé petit à
petit durant toute cette année, en bien comme en mal, m'enrichissant au contact
des autres, me renforçant face aux duretés de ce territoire et de ces
conditions de vie, en apprenant plus sur moi-même que toute une vie, mais aussi
me fatigant peu à peu de cette longue année de "garde" où la promiscuité et la
routine ont aiguisé une susceptibilité encore insoupçonnée. Accueillir
aujourd’hui nos remplaçants m’a projetée une année en arrière, m’a fait revivre
notre propre arrivée, ma perception des choses à l’époque. Les lieux n’ont pas
changé, ni le décor. Ça n’est que mon regard, la projection de mon vécu, de mon
caractère, qui se sont métamorphosés. Et tandis que mon attachement, les liens de
responsabilité et de contraintes que j’avais tissé, à SAMUKER, se brisent un à
un, je prends enfin conscience d’une chose : c’est à mon tour, aujourd'hui, non pas de partir, mais de rentrer.
Jeudi 6 décembre –
05h00
La lumière de la boulangerie, visible depuis le bureau,
déchire le voile de brouillard qui s’est installé sur la base. Les premiers levés
sont déjà au petit-déjeuner ou bien s’activent sur le quai pour préparer les
opérations de chargement et déchargement depuis l’Osiris. Pourtant tout est
calme sur la base qui semble peiner à sortir de la torpeur de cette nuit
blanche que je viens de partager avec Béatrice à échanger sur les prochains
mois qui s’annoncent devant elle, notre interminable conversation oscillant entre ses craintes ou convictions
et mes conseils au regard de l’année passée ici. Dans quelques heures je
prendrai sa place sur l’Osiris, comme elle-même a pris ma place ici – drôle et à
la fois douloureuse sensation de se sentir totalement interchangeable, comme si
d’un seul coup une année passée à se donner à la base et à la mission était
balayée, car la 62 désormais n’est plus. Ainsi va la vie dans les TAAF, la roue
tourne, les missions se succèdent et seul la nature sauvage reste, résiste.
Dernier lever de soleil, dernier petit-déjeuner, derniers
pas dans SAMUKER. Et puisque l’on est dans la série, dernier message depuis
Kerguelen. Au-delà, l’océan, les cinquantièmes hurlants puis les quarantièmes
rugissants, Amsterdam, le retour progressif de la chaleur et, enfin le retour. Toute
une autre histoire, à partager, dès que possible, avec vous, une dernière fois…
Coucher de soleil sur l'Osiris
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